Aucun des hommes dont parle cet article n’a su qu’il appartenait à l’Église d’Occident. Irénée écrivait en grec. Hilaire a été envoyé en exil en Phrygie, au cœur de l’Asie Mineure, pour avoir refusé de signer contre un évêque d’Alexandrie. Martin est né dans une ville de Pannonie, sur le territoire de la Hongrie actuelle, et a fait sa jeunesse dans l’armée de l’Empire. Germain d’Auxerre est mort à Ravenne. Les saints de la Gaule d’avant le schisme sont des hommes de la Méditerranée plus que des Gaulois, et l’Église dont ils étaient membres n’avait pas encore de nom d’Orient ou d’Occident. Aujourd’hui, on les honore dans deux Églises qui se parlent à peine, et chacune a des raisons de les croire siens.

Sept évêques envoyés par Rome, selon Grégoire de Tours

La mémoire collective place volontiers au début du christianisme gaulois un récit que Grégoire de Tours a fixé au VIe siècle. Au livre premier de son Histoire des Francs (I, 30), il rapporte qu’à l’époque de l’empereur Dèce, « sept hommes, nommés évêques, furent envoyés pour prêcher dans les Gaules » :

  • Gatien à Tours ;
  • Trophime à Arles ;
  • Paul à Narbonne ;
  • Saturnin à Toulouse ;
  • Denis à Paris ;
  • Strémon en Auvergne ;
  • Martial à Limoges.

Denis, écrit-il, subit divers supplices pour le nom du Christ et fut frappé du glaive. Saturnin, attaché à un taureau furieux, fut précipité du haut du Capitole de Toulouse. Les cinq autres, ajoute-t-il, moururent paisiblement après avoir gagné les peuples à l’Église.

Ce texte est l’acte de naissance des Églises de la Gaule intérieure dans la mémoire des Francs. Les historiens modernes y regardent de plus près. Ils estiment que les évangélisations de Tours, de Paris ou de Limoges sont probablement plus tardives, et que Grégoire a agrégé des traditions locales autour d’une date symbolique. Il reste que le martyre de Saturnin, évêque de Toulouse, est attesté, et que la liste est un document sur la manière dont les Gaulois du VIe siècle imaginaient leurs origines. C’est une leçon de méthode : un récit d’origine est un fait historique sur ceux qui le racontent avant d’être un fait sur ceux dont il parle.

Le même chapitre mentionne, quelques lignes plus haut, les martyrs de Lyon, dont le premier, dit-on, fut Vettius Épagatus. Grégoire en compte quarante-huit. Cette Église de Lyon est la plus ancienne dont on ait un témoignage direct.

Irénée : un Grec à Lyon

En 177, des chrétiens de Lyon et de Vienne sont arrêtés, torturés et mis à mort. Parmi eux, l’évêque Pothin, âgé, mort en prison, et une esclave, Blandine, dont le courage a frappé les contemporains. Irénée, un prêtre venu d’Asie Mineure, la région de Smyrne, devient évêque de Lyon à la suite de Pothin. C’est un Grec qui écrit en grec, installé dans une cité gallo-romaine où l’on parlait aussi celte.

Son œuvre majeure, Contre les hérésies, est dirigée contre les gnostiques, qui prétendaient détenir une connaissance secrète réservée à quelques initiés. Irénée y défend une idée simple : la foi des apôtres est publique, elle se transmet par la succession des évêques dans les Églises, et elle est la même partout. Deux phrases de son traité sont citées par presque tous les théologiens, orthodoxes ou catholiques. La première est au livre III (24, 1) : « Là où est l’Église, là est aussi l’Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. » La seconde est la préface du livre V : le Verbe de Dieu « est devenu ce que nous sommes, afin de nous amener à être ce qu’il est lui-même ». Cette seconde phrase est, pour la tradition orthodoxe, la formule première de la divinisation (la théose), cœur de sa théologie du salut. L’Occident latin l’a gardée, mais l’a moins fait résonner.

Irénée est aussi un homme de communion. Vers 190, le pape Victor veut excommunier les Églises d’Asie qui célèbrent Pâques à une autre date que Rome. Irénée, selon Eusèbe de Césarée, intervient pour le prier de ne pas rompre la communion pour une question de calendrier, en rappelant que la diversité des usages n’a pas empêché ses prédécesseurs de rester en paix avec les Asiatiques. Les orthodoxes d’aujourd’hui, qui vivent avec des calendriers différents d’une Église à l’autre, y voient un précédent. Il a ses limites : Irénée ne dit rien sur la manière de fixer la date, il dit seulement que la date ne doit pas devenir le lieu d’une rupture.

Sur Rome, il écrit au livre III (3, 2) que toute Église doit s’accorder avec elle « en raison de sa principauté plus puissante ». La phrase est au cœur des débats entre catholiques et orthodoxes, et les deux camps la lisent différemment ; elle est examinée dans l’article sur les différences entre orthodoxes et catholiques.

Un homme en manteau marche avec un bâton sur un chemin de campagne, entre des champs
Un chemin de campagne et un bâton : l’image classique du pèlerin.

Hilaire : l’exil qui fait le pont

Hilaire de Poitiers est évêque de sa ville vers 350. Quand l’empereur Constance II tente d’imposer aux évêques d’Occident une condamnation d’Athanase d’Alexandrie, défenseur du concile de Nicée, Hilaire refuse. Au synode de Béziers, convoqué par l’empereur en 356, un rescrit impérial le bannit en Phrygie, en même temps que Rhodanus de Toulouse. Il y passe près de quatre ans. Les raisons de l’exil sont discutées : la tradition y voit le prix de sa fidélité à Nicée, certains historiens modernes évoquent aussi des raisons politiques liées à l’usurpateur Silvanus.

Cet exil fait de lui un des rares Occidentaux de son temps à connaître de l’intérieur les querelles de l’Orient. Il y écrit, en 358, le De synodis, une lettre adressée aux évêques de Gaule, de Germanie et de Bretagne pour leur expliquer les positions des évêques orientaux, afin que l’Occident cesse de les juger sans les comprendre. C’est un pont intellectuel entre deux mondes que l’Empire allait bientôt séparer. Il revient en Gaule vers 360 et meurt à Poitiers : Grégoire de Tours place sa mort la quatrième année du règne de Valentinien et de Valens, c’est-à-dire en 367 ou 368.

Hilaire est aussi, selon une tradition ancienne, l’auteur d’hymnes. La plus célèbre, « Beata nobis gaudia », qu’on lui attribue souvent, est d’une attribution discutée. Les spécialistes se partagent, et il vaut mieux dire « attribuée à Hilaire » que « d’Hilaire ».

Martin : un soldat de Pannonie

Pour Martin, la source est une biographie écrite de son vivant par Sulpice Sévère, la Vie de saint Martin. Martin naît à Sabaria, en Pannonie, mais grandit à Pavie, en Italie, dans une famille où le père, soldat, finira tribun militaire. Il suit à son tour la carrière des armes, dans la cavalerie impériale, sous Constance, puis sous Julien. Le geste qui a fait sa renommée, le manteau coupé en deux pour un pauvre à la porte d’Amiens, est suivi, selon Sulpice (3, 3), d’une vision de la nuit où le Christ apparaît à Martin couvert de la moitié de manteau et dit aux anges qui l’entourent : « Martin, qui n’est encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement » (Martinus adhuc catechumenus hic me veste contexit). Martin a alors dix-huit ans, et se fait baptiser.

Plus tard, à la veille d’une bataille, il renonce à l’armée. Sulpice lui prête cette phrase, restée célèbre (4, 3) : « Je suis soldat du Christ : il ne m’est pas permis de combattre » (Christi ego miles sum : pugnare mihi non licet). L’empereur, dit-il, y voit de la peur ; Martin propose de se placer sans armes en première ligne. Il quitte ensuite l’armée et rejoint Hilaire de Poitiers (5, 1), qui veut l’attacher à son service comme diacre. Martin refuse, se juge indigne. Son parcours se résume en quelques étapes :

  • il fonde un petit monastère près de Poitiers ;
  • il passe par l’Italie et séjourne dans une île de la côte de Ligurie ;
  • il revient en Gaule et établit une communauté monastique à deux milles environ de la ville de Tours, dans un lieu si retiré, écrit Sulpice, qu’il n’avait rien à envier à la solitude du désert ;
  • élu évêque de Tours en 371, il meurt en 397.

Martin occupe une place singulière : l’un des premiers saints non martyrs honorés en Occident, il invente un type, celui de l’évêque moine. Sa vie a été écrite par un admirateur, et Sulpice Sévère le dit lui-même, il a tout fait pour ne rapporter que des faits qu’il tenait de témoins. Il n’est pas un témoin neutre, mais il est le seul dont nous disposions. Deux siècles plus tard, un autre évêque de Tours, Grégoire, devenu titulaire du siège en 573, a consacré plusieurs livres aux miracles de Martin et à son tombeau, qui attirait déjà des pèlerins de toute la Gaule. Le culte de Martin est donc l’un des plus anciens et des mieux documentés de l’Occident, et il avait pris sa forme complète bien avant que la question d’une séparation entre Rome et Constantinople ne se pose à personne.

Deux Germain, qu’il ne faut pas confondre

Germain d’Auxerre est né vers 378 à Auxerre, dans l’aristocratie gallo-romaine. Il abandonne une carrière administrative de haut rang pour devenir évêque de sa ville. La source principale de sa vie est la Vie que Constance de Lyon a écrite vers 480. Germain est envoyé en Grande-Bretagne pour y combattre une hérésie, accompagné de Loup de Troyes. Il meurt à Ravenne, entre 442 et 448 selon les sources, où il était venu plaider auprès de la cour impériale. Sa fête est fixée au 31 juillet.

Pour ne pas les confondre, voici leurs repères côte à côte :

Germain d’Auxerre Germain de Paris
Naissance Vers 378, à Auxerre 496, près d’Autun
Épiscopat Évêque d’Auxerre Évêque de Paris en 555
Mort Entre 442 et 448, à Ravenne 576
Fête 31 juillet 28 mai
Une femme se tient dans une église de pierre, le visage tourné vers un haut vitrail aux motifs géométriques
Un vitrail dans une église ancienne : les saints de Gaule appartiennent à l’Occident chrétien d’avant le schisme.

Germain de Paris est un autre homme. Né en 496 près d’Autun, il devient évêque de Paris en 555, à l’invitation du roi Childebert Ier, fonde sous son règne l’abbaye qui portera plus tard son nom, Saint-Germain-des-Prés, et meurt en 576. Sa fête est le 28 mai. Le poète Venance Fortunat a écrit sa vie. C’est à ce Germain que la tradition attribue des lettres sur la liturgie gauloise, dont l’attribution est aujourd’hui contestée par les savants : l’article sur l’ancien rite des Gaules y revient.

Cassien, Geneviève : deux saints que l’on oublie dans ce quatuor

Le titre de cet article cite quatre noms, mais la liste est ouverte, et deux absents méritent d’être nommés parce qu’ils racontent, mieux que les autres, l’attache orientale de la Gaule ancienne.

Le premier est Jean Cassien. Né vers 360 dans la région que l’on appelle aujourd’hui la Dobroudja, en Scythie mineure, sur la côte de la mer Noire (aujourd’hui en Roumanie), il passe de longues années auprès des moines d’Égypte, puis s’installe à Marseille vers 415 où il fonde deux monastères, dont celui de Saint-Victor. Il y écrit deux livres, les Institutions et les Conférences, qui transmettent à l’Occident l’enseignement des Pères du désert. Plus tard, saint Benoît recommandera la lecture des Conférences à ses moines. Cassien n’est donc pas seulement un saint gaulois : il est le lien matériel entre le désert égyptien et la règle bénédictine, et les orthodoxes, qui le vénèrent, le retrouvent sur leurs calendriers. Il rappelle aussi qu’un lecteur roumain d’aujourd’hui peut, à bon droit, le revendiquer comme un compatriote, sans que cela retire rien à Marseille.

La seconde est Geneviève, que la tradition de Paris associe à la défense de la ville au moment de l’invasion des Huns, au milieu du Ve siècle. Les sources sont ici d’un autre ordre : la Vie de sainte Geneviève, écrite une vingtaine d’années après sa mort selon l’usage, qui la rattache à un voyage de Germain d’Auxerre à Nanterre, où l’évêque aurait remarqué la petite fille. La scène est possible, mais elle appartient au genre hagiographique : elle donne à une sainte parisienne un parrainage prestigieux. Ce qui est certain, c’est que Geneviève est restée un nom attaché à la colline qui porte sa mémoire, et qu’aujourd’hui encore des communautés orthodoxes l’ont choisie comme patronne. Une paroisse du diocèse de Chersonèse, à Paris, porte le nom de Notre-Dame-Joie-des-Affligés-et-Sainte-Geneviève.

Ces deux figures font apparaître une règle de lecture : l’unité de l’Église d’avant le schisme n’est pas une abstraction, elle s’incarne dans des circulations d’hommes, de livres, de règles monastiques. Un moine de la mer Noire, formé en Égypte, fonde un monastère à Marseille ; un évêque d’Auxerre, mort à Ravenne, croise la route d’une enfant de Nanterre. Ces trajets sont ceux d’un monde où l’on pouvait voyager d’une Église à l’autre sans changer de religion. C’est la raison pour laquelle les orthodoxes de France, qu’ils soient d’origine russe, roumaine ou grecque, ont fini par se reconnaître dans ces saints comme dans un héritage qui leur est confié, et pas seulement transmis.

Ce que ces saints ne disent pas

Il faut résister à la tentation de faire de ces hommes des orthodoxes avant l’heure ou des catholiques avant la lettre. Irénée ne connaît pas le Filioque, ni la primauté de juridiction de Vatican I, ni le calendrier julien comme marque d’identité. Hilaire n’a pas de position sur l’infaillibilité pontificale. Martin ne dit pas ce que serait son avis sur l’iconostase. Ils ont vécu dans un monde où l’Église du Christ s’étendait de Lyon à Alexandrie et où les différences de langue, de rite, d’usages étaient une évidence que personne ne cherchait à effacer.

C’est ce qui rend leur mémoire précieuse : elle est l’un des rares terrains où orthodoxes et catholiques peuvent dire « nos saints » sans réserve. Mais cette communauté de vénération a des limites. Plusieurs calendriers orthodoxes contiennent leurs noms, à des dates qui dépendent du calendrier suivi par chaque Église ; le ménologe de la paroisse Saint-Martin en donne un panorama, que ce site ne double pas. Et la question de la fidélité à ces saints a servi, au XXe siècle, d’argument à des communautés qui voulaient restaurer en France une orthodoxie « locale » : c’est l’objet de l’article sur le rite occidental orthodoxe en France, traité en historien, avec les contestations canoniques qui l’accompagnent.

Où les rencontrer aujourd’hui

On rencontre ces quatre noms plus souvent qu’on ne le pense, sans y penser. Saint-Martin, Saint-Hilaire, Saint-Germain et leurs dérivés sont parmi les noms de lieux les plus répandus de la France, ceux de paroisses, de communes, de rues. Cela tient au rayonnement de leurs sanctuaires au Moyen Âge, bien avant la séparation. Ce que ce site propose, dans sa rubrique Mémoire, c’est de relire ces hommes comme les témoins d’une Église commune, sans les enrôler.

Pour le visiteur, une chose compte : il peut entrer dans une église catholique dédiée à saint Martin ou à saint Hilaire et y prier un saint que l’orthodoxie vénère aussi. L’inverse est vrai dans les paroisses orthodoxes qui célèbrent ces fêtes. La page Liturgie et calendrier explique comment se calculent les dates, et renvoie vers les sites qui détaillent le calendrier de l’année.

Sources et limites

Les citations de Grégoire de Tours sont tirées de la traduction de Guizot, qui appartient au domaine public. Les citations latines de Sulpice Sévère viennent du texte de The Latin Library, la traduction française entre guillemets étant celle de ce site. Les citations d’Irénée sont tirées de la traduction anglaise de Roberts et Rambaut, traduite ici en français. L’intervention d’Irénée auprès du pape Victor est rapportée par Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, V, 24) et n’a pas été relue à la source pour cette page. Les dates de Martin (évêque en 371, mort en 397) sont celles de la tradition. Une erreur peut être signalée depuis la page de contact.

Questions fréquentes

Les saints de Gaule d’avant le schisme sont-ils vénérés par les orthodoxes ?

Oui, plusieurs calendriers orthodoxes contiennent Martin de Tours, Hilaire de Poitiers, Irénée de Lyon ou Germain d’Auxerre, comme saints de l’Église indivise. Les dates de leur fête varient selon le calendrier suivi par chaque Église.

Pourquoi y a-t-il deux saints Germain ?

Germain d’Auxerre (vers 378 - entre 442 et 448) et Germain de Paris (496-576) sont deux évêques distincts, séparés par un siècle et demi. On les confond souvent parce que le second a fondé l’abbaye devenue Saint-Germain-des-Prés, à Paris.

Martin de Tours était-il un soldat romain ?

Oui. Sulpice Sévère, son biographe, rapporte qu’il servit dans la cavalerie impériale sous Constance puis sous Julien, avant de quitter l’armée en déclarant : « Je suis soldat du Christ, il ne m’est pas permis de combattre ».

Irénée de Lyon écrivait-il en latin ?

Non. Originaire de la région de Smyrne, en Asie Mineure, il a rédigé son grand traité contre les gnostiques en grec. Il n’en subsiste en grande partie qu’une traduction latine ancienne.

Quelle différence y a-t-il entre l’histoire de Martin et celle des sept évêques de Grégoire de Tours ?

Pour Martin, la source est une biographie écrite de son vivant par Sulpice Sévère. Pour les sept évêques envoyés au temps de l’empereur Dèce, Grégoire de Tours écrit au VIe siècle, et les historiens modernes jugent certaines évangélisations plus tardives. Le premier est un témoignage proche, le second un récit d’origine.

Sources